Quand j’entends du free jazz, j’ai l’impression que mes bras raccourcissent…
Faut-il y voir un glissement de terrain vers une folie douceâtre ? Je ne suis pas complètement désabusée, il faut le dire, cette musicalité affamante m’est insupportable, à tel point qu’elle prend la place de certains de mes organes utilitaires. Elle prend toute la place, je suis donc obligée de lui céder mes bras et ma paix apparemment damnable… mais là n’est pas le souci prépondérant qui va faire s’écrouler la face cachée du monde et voir s’enorgueillir tous les cyniques. Là est tapie ma richesse du pauvre, ma préhension de ce microcosme. Un pouvoir faussement salvateur, comme un gri-gri ramené d’une contrée lointaine, ces sons affolants sont comme une offrande, me faisant prendre conscience par l’inécoutable, ma paranoïa ambiante.
Commençons par le commencement… le problème est sans doute là. Il n’y a pas de début, pas de chronologie, celle qui est typique est inintéressante et toute paranoïaque que je suis,je ne peut décemment pas essayer de raconter d’une manière linéaire car je pense trop à mon propre cheminement de pensées : pourquoi ai-je mis tel événement avant tel autre ? Pourquoi ai-je employé tel mot plutôt qu’un autre, et voila, le système est mis en place, plus question de reculer. L’angoisse d’être manipulée, d’être et d’exister comme une machine à penser, créée par un extra terrestre qui loupe quelques séquences de son jeu cosmique et qui fait que, parfois, l’esprit arrive à s’échapper de cette emprise et pense seul. Il pense quoi ? Il a juste le temps de se dire que si l’autre, cette force invisible issue d’un univers perpendiculaire, n’était pas là, on n’aurait pas mis tel mots à la place de celui là. Quel foutoir.
Les mots, quoi de mieux pour s’embourber que les mots. Et dire qu’on prétend guérir avec des mots. , gai rire oui ! J’adore les mots, ceux qui ne sont pas usités, les rares et précieux, les jeux de mots, qui font pétiller le cerveau. J’en apprends pleins, mais la peur de les oublier est trop crevante, et je les oublie, inévitable. Qui veut me les faire oublier ? Et pourquoi ? Ils ont sans doute un pouvoir trop important. Une main mise est faite dessus. Faut pas savoir. Car plus on connaît de mots, plus notre pensée est grande, du moins, on peut en exprimer un peu plus de recoins frelatés.
Une nuit, alors que je tentais de m’endormir, que je nageais dans la crème de ma phase de pré – sommeil, celle que j’exulte depuis si longtemps, le cataclysme pointa son corps adipeux et lourd de conséquences. Je me promenais dans mon passé, et je me suis arrêtée dans ma maison d’enfance. Que c’était sirupeux de retrouver tous les endroits que j’avais aimés, les cachettes, les objets, chacune des pièces, chaque pommier dans le jardin. Je me baladais partout, n’oubliant aucun recoin. Tout était bien à sa place, étrangement bien à sa place… pourquoi me rappelais-je de tout avec cette précision incomparable ? Je me souvenais de chaque bibelot, de ce qu’il y avait dans le garde manger, et de l’odeur de l’air qu’on respirait là-bas… cette visite s’est transformée en infâme douleur : celle de l’angoisse. J’avais le sentiment crevant que j’étais en train de mourir, la précision de mes visions se transformait en film de vie, celui qu’on dit voir en expirant. Devant l’accablement de la nouvelle, j’ai tenté de ne pas m’affoler, mon esprit me joue des tours. Si je ressens le besoin de me calmer, c’est qu’un truc ne va pas. Et voila que je m’enfonce, loin, ma peur est âcre et sournoise. Je fais des mouvements de cerveau pour remonter des profondeurs, puis la monumentale crise de tremblements survient, elle était là, tapie derrière le pommier. Mon corps est incontrôlable. Longue nuit. Déchirante stupeur.
Depuis cet instant, beaucoup de choses ont changé. Car rien n’est revenu dans l’ordre. Je suis dans une espèce de vacillement physique incessant. Cœur terreur, esprit rabougri.
Qu’ai-je rencontré dans cette maison ?
Mes somptueuses nuits de douce cascade vers des lieux satinés, emplis de coloration magiques, de dialogues avec mon imaginaire, avec mes guides, ces nuits où la limite du contrôlable s’évanouissait afin de laisser place à mon monde. Et surtout, quand j’y pense, des années d’entraînement pour réussir à trouver mes mots, mon moi dans cet espace redimensionné.
Le contrôle des rêves est un moment de sensations uniques. Un long périple qui se gagne par une volonté et une connaissance de ses propres phases de sommeil et de rêve.
Aimant éperdument dormir, il m’a fallut un jour, une heure, mettre à profit tout ce temps. J’ai marché toute seule, en me fiant à mes intuitions et en sachant, comme si c’était inné, qu’il fallait faire ainsi, tout en respectant une progression lente que Mon cerveau à machinalement mis en place, sans pour autant que ça soit simple.
Je voyageais. On m’indiquait du doigt une porte qu’il me suffisait de passer, pour entrer dans un désert de dunes, entouré du cosmos, où des femmes sans noms, drapée de blanc, venaient me murmurer des choses secrètes à l’oreille. Des sortes de vérités universelles.
Jamais je n’ai pu me rappeler ce que ces femmes me disaient. Tout ce que je sais, c’est qu’à l’instant de leur prononciation, ces mots revêtaient une importance capitale pour moi.
Cruelle faille.
Avant d’arriver à suivre cette porte, il a été important que je puisse me souvenir de mes rêves, cela s’opérant dans la moiteur du réveil. Toute une stratégie de sensation, de couleurs à garder le plus longtemps en soi afin de reconstituer le rêve. Puis vient le temps où il est nécessaire d’ajouter ses propres personnages, de façonner le rêve, de le sculpter. Le rêve est une sculpture. Et j’en suis l’artiste. Je suis sculpteur sur rêve. Comme c’est poétiquement crédule.
Ensuite on ressent une possibilité infinie. Le rêve devient une sorte de microcosme presque envahissant, car on peut en contrôler les moindres facettes.
Ce temps d’insouciance est désormais révolu. La guerre est de mise, faite de luttes perpétuelles entre mon corps, mon esprit.
Le cauchemar n’est pas néfaste, malgré une brutalité transpirante, il est des plus intéressant. Mais lorsqu’il survient n’importe quand, qu’il suffit de fermer les yeux pour découvrir ce que notre avilissant esprit arrive à pondre, en faisant croire, que ça ne vient pas de nous, c’est des plus tortueux.
Chaotiquement, il a fallu se réadapter, tel un gangréneux à qui on aurait coupé les jambes. Retomber de toutes ses illusions.
Le monde n’est qu’un charnier, emplis de gens démembrés, avec un crâne hypertrophié. Mon cerveau se remplit de petits sacs de sable, qui viennent obstruer et remplacer chaque parcelle de ma matière cérébrale.
Je ne sais pas si un élément dans toutes ces nouveautés physiques remporte la palme, mais je dois avouer, que, placée au moins sur le podium, la fatigue est d’une concurrence impitoyable avec les autres.
C’est une fatigue nouvelle, méconnaissable. Elle me tiraille de partout et me colle comme une mauvaise herbe.
J’ai l’impression que le fait de percer un trou à la place de mon troisième œil viderait cet épuisement infécond.
Le cœur palpite, sans demi mesure, il n’écoute plus, cette discorde crée la chute dans mon corps, les petites mouches vertes et noires volent dans mon champ visuel. Elle s’accaparent de mon regard et je suis dans le vertige, celle d’une haute tour, quasi infranchissable, c'est-à-dire moi.
Mes jambes sont de bois, mes bras de coton, mon cerveau de pierre. Mon corps se fend, s’imbibe et coule.
Je rêve que je ne dors pas, je tourne et me retourne dans ma mauvaise ouate, c’est infernal, machiavélique. Je ne sais plus où se situe la réalité du rêve puisque je rêve d’insomnie, avec un bref moment de conscience, où je me rends compte de l’intolérable, que je dors. Je distingue dans la pénombre, allongé à mes cotés un ami disparu, qui me rend visite, il me fait comprendre qu’il me fait une farce. Depuis le temps que je le priait de venir, il était enfin là, en train de monter un stratagème comme à son habitude, afin de mêler la réalité au rêve, le sommeil à l’éveil, sans doute pour me faire comprendre que la frontière que j’essayait de créer pour le définir comme réellement mort n’existe pas. La peur l’a emporté, je l’ai prié de ne plus jamais me faire ça. Qu’il pouvait partir sans crainte. Afin d’écourter la mienne.
La manipulation ou du moins son sentiment sont omniprésent dans mes nuits, moi qui ait toujours tenté de manipuler mes rêves, je me retrouve démasquée, punie. Je me retrouve entièrement à la merci de mes songes qui me manipulent, m’hypnotisent et garde le contrôle sur moi. Un homme à terre n’est pas encore vaincu. Je dois savoir. Je suis pourtant dans l’observation du détail, j’aime la petite parcelle de vie qu’on retrouve en toute chose. J’ai besoin de parler aux arbres aux fleurs, au ciel, de voir le jour se lever et de constater que je fais un pas, il en fait un, de sentir les forces qui s’affrontent, s’aiment et s’entraident. L’électricité des petits bonheurs.
Je mue mais c’est toujours la même peau. Une peau rapiécée d’instants que j’aurais sacralisé. Avec le sacré, même les mauvais se font douceurs.
A suivre...
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